De quel patrimoine s’agit-il ?

De quel patrimoine s’agit-il ?

par le Père Hervé Rabel

On n’a jamais autant parlé de patrimoine et l’incendie de la charpente de la basilique Notre-Dame de Paris, le 15 avril dernier, a montré à quel point les Français étaient attachés à leurs ‘vieilles pierres’. La 36e édition des Journées européennes du Patrimoine est programmée aux 21 et 22 septembre. Le ministre de la Culture, Franck Riester, écrivait à ce sujet : « Le tragique incendie qui a frappé Notre-Dame de Paris nous rappelle cruellement que nous devons chaque jour le protéger [le patrimoine], l’entretenir, le restaurer, le valoriser pour, enfin, le transmettre. Je souhaite que les Journées européennes du Patrimoine soient, cette année, davantage un grand moment de communion nationale… ».

Les Français y sont d’autant plus attachés que l’ouverture des frontières, les échanges mondialisés, mais aussi les peurs de notre siècle (chômage, précarités, menaces écologiques, dérives bioéthiques…) créent un fort besoin d’enracinement. Une ‘société liquide’, comme on dit, l’effondrement de toutes limites, font naître chez beaucoup un profond désir de stabilité.

Ce n’est pas pour rien que les récents mouvements sociaux ont mis au jour l’écart grandissant entre les ‘anywhere’ — ceux qui se sentent à l’aise partout, une élite mondialisée — et les ‘somewhere’ — ceux qui éprouvent le besoin d’un lieu stable.

Et ce n’est pas non plus étonnant de voir publier des ouvrages réfléchissant sur l’enracinement ; parmi les derniers, on peut citer : Demeure, de François-Xavier Bellamy (2018), La demeure des hommes : pour une politique de l’enracinement, de Paul-François Schira (2019), livre que je ne saurais trop vous recommander, tant son analyse est pertinente sur l’état de notre société. Et je n’oublie pas l’ouvrage du P. Bernard Klasen, notre ancien voisin de Ville d’Avray : Habiter. Une philosophie de l’habitat (2018).

Encore plus récemment, on vient de rééditer le livre de Jean Rivière : La vie simple, paru en 1969 (Grand prix de littérature catholique en 1970). Pour cet auteur, tout commence par l’amour du lieu, ce qu’il nous révèle, ce qu’il nous enjoint ; l’attachement au lieu ne nous emprisonne pas, il nous tire du côté de la vie intérieure, il nous montre comment celle-ci mûrit au contact du cosmos.

Pour Rivière, aspiration vers l’infini et enracinement dans le fini ne sont pas contradictoires ; au contraire, ils s’articulent l’un sur l’autre ; un espace délimité, circonscrit, est porteur de transcendance.

Pourquoi les revues, les ouvrages, les émissions historiques ont autant de succès ? Pourquoi — grâce à internet — les recherches généalogiques sont en augmentation constante ? Tout simplement parce que l’homme — si déstabilisé de nos jours — aspire à l’enracinement.

En présentant ce week-end du patrimoine, Monsieur Riester n’évoque que les bâtiments ; on aurait aimé qu’il élargisse son regard, car le plus beau des patrimoines, n’est-ce pas l’être humain, dans sa grandeur et sa dignité, mais aussi dans sa fragilité et ses limites ?

Si le patrimoine de pierres, de terre, de forêt et d’eau est en grand danger, on ne le sait que trop, celui pour qui tout cela prend sens n’est-il pas encore en plus grand danger ? Et c’est peut-être là que les chrétiens peuvent interroger. Pour nous, la création a pour sommet l’être humain et ce n’est que lorsque ce dernier apparaît que Dieu voit que « c’est très bon ».

Au moment où l’homme est sur le point de perdre jusqu’à son humanité, où la filiation — c’est-à-dire l’enracinement dans une généalogie — va se brouiller au gré des désirs individuels, n’est-il pas essentiel de rappeler qu’il s’agit, comme pour l’ ‘écologie intégrale’ (cf. Laudato si’) de défendre un ‘patrimoine intégral’ ?

« La seule véritable défaite serait de renoncer à se mobiliser au service du principe de dignité et de fraternité, au service du principe d’humanité » écrivait notre évêque en juillet dernier.