La ‘crise des gilets jaunes’ : quelle dimension spirituelle ?

Avant d’être une question sociale, ou politique, cette ‘crise’ n’est-elle pas d’abord spirituelle… ?

Et, de ce fait, ne pouvons-nous pas, nous, chrétiens, nous en réjouir, puisque ‘crise’ signifie ‘dévoilement’ ? Bien entendu, il n’est nullement question de cautionner dérapages, violences, pillages, mais… notre société n’est-elle pas, malheureusement, maintenant établie sur la violence : envers les petits, les plus faibles… ?

Cette crise était prévisible : dès 2010 (‘Fractures françaises’), un homme comme Christophe Guilluy l’avait annoncée ; on constatait également l’augmentation de l’abstention, et aussi tous ces bouleversements politiques, tant aux États-Unis, en Amérique du Sud, qu’en Europe. Au sujet de ces évènements de fin d’année en France, Mgr Aupetit écrivait : « L’oubli de Dieu nous laisse déboussolés et enfermés dans l’individualisme et le chacun pour soi ». Et, justement, ce que l’on constate avec les ‘gilets jaunes’ c’est, entre autres, cette redécouverte de la fraternité, sur les ronds-points, bien différente de ce ‘vivre ensemble’ qui, de côte à côte, risque de dégénérer en face à face…

Déjà, en… 1938 (Recherche de la Personne), l’abbé Maurice Zundel prévenait : « La civilisation n’est qu’une forme plus raffinée de barbarie, dès qu’elle vise à autre chose qu’à mettre l’homme en pleine possession de sa vie spirituelle, afin qu’il soit en état de collaborer avec Dieu » et, quelques années après (La France contre les robots, 1946), cette phrase célèbre de Bernanos : « On ne comprend absolument rien à la civilisation moderne si l’on n’admet pas d’abord qu’elle est une conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure ».

Si l’on en reste à une question de ‘pouvoir d’achat’, si on ne répond à cette crise que par des mesures circonstancielles, cela signifie que l’on n’a rien compris à la soif profonde qui s’exprime. Dans son message de Noël, le pape visait, une fois de plus, la société de consommation : « Il ne faut pas glisser dans les ravins de la mondanité et du consumérisme » et appelait à un changement de vie, en s’inspirant de Bethléem : « Non pas dévorer ni accaparer, mais partager et donner ».

Cette irrépressible peur qui saisit nombre de nos contemporains face au vide, dans une société qui les prive en même temps et de racines et de transcendance, les chrétiens ont à la comprendre… et à en relever les défis. Ces hommes, que d’aucuns voudraient sans patrie ni parents, sans traditions, et même sans sexe défini, sans autre espérance que celle du progrès à tout prix, de la ‘croissance’ (voyez ‘Demeure’ de F.-X. Bellamy), ces hommes crient à l’imposture — sans doute bien maladroitement pour certains — et nous devons les écouter.

Le 26 décembre dernier, dans un quotidien national, Mgr Ravel, archevêque de Strasbourg, bien placé pour ce qui est des violences, écrivait : « Si cette angoisse n’est pas apaisée, elle tourne à la violence pour ceux qui ont l’impression de ne pas être compris. S’y ajoute une sorte d’humiliation où le citoyen ne se reconnaît plus dans sa capacité d’exister dans toute sa dignité et liberté […]. La vraie réponse à cette humiliation est de donner à chacun sa dignité, le sens-même de sa présence dans le monde. Cette dignité est reçue et non pas accordée par la société. Elle est reçue de Dieu. A chaque fois que l’on a voulu faire croire que c’était l’homme qui donnait sa dignité à l’homme, on est tombé dans les pires des totalitarismes ». « Il relève les humbles » s’écriait la Vierge dans son Magnificat… Une crise, c’est un dévoilement : il nous faut donc, comme citoyen et comme chrétien, être au rendez-vous, comme le soulignait l’archevêque de Strasbourg : « Le christianisme veut réaliser une humanisation par le haut, par le sens […]. Et de réfléchir à notre ‘bien commun’, qui est plus grand que la ‘volonté générale’ ». L’État, en effet, n’a son utilité que s’il est ordonné au service de ce bien commun. De son côté, le philosophe Jean-Claude Michéa (Le loup dans la bergerie), met en cause un processus de déshumanisation, qui se caractérise par l’individualisme, le culte de la performance, l’économisme débridé, la marchandisation de tous les biens, la religion du chiffre dans tous les domaines, etc.

N’est-ce pas alors le moment de reprendre, à frais nouveaux, l’enseignement de ce qu’on appelle la ‘Doctrine sociale de l’Église’ et, plus particulièrement, son dernier développement avec l’encyclique Laudato si’ (24 mai 2015) qui n’a aucunement perdu son actualité, bien au contraire, lorsque le pape écrit que, face à la « culture du déchet », chaque être humain « a le droit de vivre et d’être heureux et, de plus, a une dignité éminente » (§43). C’est le Saint-Père qui nous rappelle (§105) que « l’immense progrès technologique n’a pas été accompagné d’un développement de l’être humain en responsabilité, en valeurs, en conscience » ; et il nous interpelle « devant l’urgence d’avancer dans une révolution culturelle courageuse » (§114). D’où un appel, dans ce texte, à « une écologie intégrale, qui a clairement des dimensions humaines et sociales » (§137). Et de conclure : « les meilleurs mécanismes finissent par succomber quand manquent les grandes finalités, les valeurs, une compréhension humaniste et riche de sens, qui donnent à chaque société une orientation noble et généreuse » (§181).

Ces fêtes de Noël nous ont relancés dans l’Espérance.

 

Au moment où nous reprenons le ‘temps ordinaire’ (c’est-à-dire non pas un temps ‘banal’, mais un temps ‘ordonné’ à une fin, le Règne de Dieu), prenons résolument notre place, comme disciples du Christ, en participant activement à la refondation de notre société, en lui donnant cette ‘orientation noble et généreuse’ tant désirée par le pape François.

Père Hervé Rabel