Revenez à moi de tout votre coeur

Revenez à moi de tout votre cœur, dans le jeûne, les larmes et le deuil ! (Jl 2, 12)

Les récents scandales qui touchent l’Église nous ont tous, je crois, frappés en plein cœur. Mais ce n’est rien en comparaison de ce que vivent les victimes, et c’est à elles que nous devons nos premières pensées et prières ainsi qu’une réponse sérieuse à la situation. L’attaque ne vient pas de l’extérieur mais de l’intérieur-même de ce que nous considérons, bien avant d’être une institution, comme une famille. Personnellement, j’ai été d’autant plus touché que je viens de demander à être admis comme candidat au sacerdoce, la première des étapes officielles qui mènent à devenir prêtre. Cela a-t-il encore un sens ? Oui. Car la majorité des prêtres vivent leur ministère, certes bien petitement et humblement, mais en portant du fruit. Oui. Parce que l’Église n’est pas là pour elle-même et qu’elle doit aux hommes de persévérer dans l’annonce du Salut, malgré tous les obstacles, même internes. Oui. Parce que c’est bien Dieu qui en est à l’origine. Mais alors comment tous ces scandales sont-ils possibles ? C’est justement l’occasion d’une conversion et je voudrais vous proposer quelques points d’attention et de réflexion.

Un regard plus lucide sur le monde et l’Église

Dans nos sociétés aseptisées, où nous avons voulu cacher le mal, la violence et la mort jusqu’à faire des “guerres propres”, il me semble essentiel d’être capable de reconnaître qu’un mal si profond que les abus sexuels sur mineurs, un comportement qui nous semble si inhumain, est possible et n’arrive pas qu’ailleurs. La liturgie de ce jour (Rameaux) nous montre bien que l’humanité est capable du meilleur comme du pire, qu’elle est tiraillée entre le bien et le mal, et il faut bien reconnaître que c’est le cas y compris en chacun d’entre nous. C’est ce dont l’Église rend compte dans la doctrine du péché originel, qu’on oublie si vite car elle dérange tant notre orgueil.

Questionner notre vision de Dieu

Si l’Église vient vraiment de Dieu, comment ces scandales sont-ils possibles ? Nous a-t-il abandonnés ou n’existe-t-il tout simplement pas ? A chaque épreuve rencontrée dans la Bible, le peuple d’Israël posait déjà la même question. Et Dieu saisissait l’occasion pour l’appeler à la conversion, à faire un pas de plus dans l’Alliance avec lui. Dieu n’est pas un magicien ! Il ne rend pas son peuple ni ses ministres bons en claquant des doigts. Au contraire il les éduque à la liberté et leur donne sa Grâce, c’est-à-dire qu’il se donne tout entier à eux pour leur donner les moyens de vivre une vie bâtie sur l’amour. Mais la Grâce n’efface pas la nature. Si donc nous pensions que l’Église de Dieu ne contient que des parfaits, rappelons-nous que le Christ est venu appeler des pécheurs. Il faut donc éviter tout regard béat sur le peuple de Dieu et a fortiori sur les prêtres : ce sont des hommes, mêlés de bien et de mal comme tous les autres, et s’ils grandissent en sainteté, ce n’est qu’en s’ouvrant à la Grâce de Dieu. Tous acceptent et refusent cette Grâce à des degrés divers, certains allant dans le refus jusqu’à mener une double vie, d’autres dans l’acceptation jusqu’à la sainteté dès ici-bas.

Refaire de l’Église un lieu sûr

Cela passe d’abord par des sanctions adéquates devant le mal commis. Elles doivent prendre en compte le préjudice irréparable fait aux victimes et le fait que ce mal dépasse même la volonté aliénée de celui qui le commet. De ce fait, même un repentir véritable ne peut conduire à exclure que l’auteur reste un danger pour les jeunes. Mais plus largement il faut, à tous les niveaux, prendre en compte, avec sérieux, tous les aspects de la nature humaine pour en respecter le fragile équilibre et ne mettre personne dans une situation où il pourrait céder à ses pires penchants. Pour ce qui est des prêtres, un effort important a déjà été réalisé en mettant un accent inédit sur l’équilibre et la maturité humaine des candidats ainsi que la préparation à vivre un célibat choisi. Cet effort doit se poursuivre dans sa mise en œuvre effective et un meilleur accompagnement des prêtres après l’ordination.

Attention aux solutions miracles

Je ne prendrai qu’un seul exemple, le mariage des prêtres qui semble à certains la solution adéquate pour régler nombre de problèmes du clergé. Outre le fait que cette ouverture, si elle réglerait peut-être quelques questions, en poserait bien d’autres comme le montrait Jean Mercier dans son remarquable livre-enquête (Célibat des prêtres, la discipline de l’Eglise doit-elle changer ?, 2014), se focaliser sur cela empêcherait d’aller réellement au fond des choses : un vrai travail de fond sur les questions de l’équilibre humain et affectif des prêtres, déjà entamé mais toujours à poursuivre. Plus largement encore, un travail sur les relations au sein de l’Église et dans la société, spécialement des relations éducatives et de celles qui impliquent une autorité. Comment retrouvons-nous des relations plus justes, avec de la distance quand il faut, afin de ne pas mettre la main sur l’autre ni se laisser mettre la main dessus ? Comment sommes-nous capables de poser des limites quand il faut ? Osons le mot : Comment retrouver les normes minimales nécessaires à une vie sociale saine qui permettent une certaine auto-régulation des individus eux-mêmes et de la société ? L’Église doit combiner son inépuisable tradition (notamment en redécouvrant ce qu’est réellement la chasteté) avec les apports contemporains, notamment des sciences humaines, afin de restaurer un climat sain. Mais elle doit aussi toujours se rappeler que ces questions ne peuvent jamais être définitivement résolues sur cette terre, faisant partie de notre condition ici-bas et qu’une vigilance constante s’impose.

Pour une Église en sortie

Les pays dans lesquels l’Église a été la plus touchée par les abus sont ceux dans lesquels le catholicisme est une minorité qui a dû mettre en place une structure plus fermée et resserrée autour des clercs pour survivre, au contraire des pays où il se déploie davantage comme un peuple dans sa diversité, bien intégré dans l’ensemble de la population locale. Cela me semble un point d’attention particulièrement important dans notre situation française où l’Église se resserre sur des communautés peut-être plus vivantes mais qui peuvent avoir tendance à fonctionner de plus en plus en cercle clos. Dans cette période de transition il me semble capital que chacun d’entre nous veille à ce que l’Église, ni aucun de ses membres, ne se coupe de la société. Cela passe par une Église qui ne se regarde pas elle-même sans arrêt mais se sait venir de Dieu, voulue pour l’annonce du Christ et le service des hommes. Concrètement, nos activités pastorales sont-elles vraiment tournées vers ce monde que nous avons à évangéliser ? Avons-nous tous un pied dans l’Église et un autre dans le monde ? Défendons-nous l’institution ou défendons-nous les pauvres auxquels Jésus nous envoie ?

Un juste gouvernement

Dans ces communautés plus resserrées, la risque est que le prêtre ait tout pouvoir, sans vis-à-vis. Outre le fait qu’il n’est pas respectueux de la nature humaine qu’une seule personne possède un pouvoir absolu, Mgr de Moulins-Beaufort montre bien que le prêtre possède un pouvoir spirituel immense et que c’est lorsque celui-ci est « doublé d’un pouvoir sans partage d’organisation et de régulation de la vie » que le danger arrive. L’Église se gouverne selon un double principe d’unité dans la communion à la même foi et de diversité dans les manières particulières incarnées de vivre cette foi. Les détenteurs du sacrement de l’Ordre sont garants de cette communion mais n’ont aucune légitimité à décider seuls des formes diverses dans lesquelles la foi chrétienne s’incarne. Cela revient à l’ensemble du peuple de Dieu, autour de ses ministres. Beaucoup d’expérimentations intéressantes en ce sens se vivent dans la pastorale des jeunes. Dans un Pélé VTT, par exemple, la direction du camp est confiée à un binôme : un prêtre qui veille à la communion avec l’Église et à la réussite spirituelle du camp, un laïc, légalement responsable et qui s’occupe de la mise en œuvre concrète des activités du camp, les deux travaillant ensemble sur toutes les questions. Plus encore, cette complémentarité se déploie à tous les niveaux : des étudiants assurent l’encadrement (y compris des activités spirituelles) et non les prêtres, qui sont d’ailleurs de ce fait plus disponible pour faire ce qu’on leur demande en premier : célébrer les sacrements, écouter et accompagner les jeunes, prier pour et avec eux.

Une réponse spirituelle

Les yeux fixés sur Jésus-Christ, entrons dans le combat de Dieu.

Cette phrase qui réveille pendant le carême ceux qui prient la Liturgie des Heures me semble résumer l’attitude spirituelle fondamentale pour répondre à cette situation. Il s’agit de prendre toute notre part dans le combat contre Satan, que le Christ a déjà vaincu mais qui continue de se déchaîner ici bas. Ce combat exige de nous la sainteté, c’est à dire de devenir en acte un autre Christ, tout en nous rappelant qu’elle n’est jamais pleinement acquise sur cette terre, que le combat y durera toujours. En effet la spiritualité chrétienne est fondamentalement incarnée, tenant compte de notre condition limitée, faillible, blessée : elle ne peut se résumer à des incantations à vivre toujours plus l’amour de Dieu.

C’est pourquoi j’ai voulu esquisser ici quelques pistes pour tenter de remédier au climat qui a rendu possible des abus si nombreux et leur couverture. Il semble important d’élargir la question au-delà des stricts actes de pédophilie sur mineurs pré-pubères. La question des relations, des normes à y apporter, de la juste distance à garder, est cruciale dans l’Église, dans la société, dans les familles, entre prêtre et laïcs, dans l’éducation. Or la plus importante de ces relations est celle que nous entretenons avec Dieu lui-même et que l’on appelle la foi ; sur laquelle nous pouvons nous appuyer pour toutes les autres relations car elle leur donne un sens et une orientation plus profonds. Notre réponse ne peut donc pas se limiter à des réflexions structurelles ni à la prise en compte des moyens humains pour une vie plus saine. Tout cela est nécessaire mais d’une part doit être passé au crible de notre foi pour discerner entre réel progrès humain et mode mondaine et d’autre part ne saurait être suffisant : seul le Christ est vainqueur du mal, lui seul conduira l’humanité dans sa pleine stature.

Pour aller plus loin, je conseille cet article de fond publié il y a un an par le nouveau président de la conférence des évêques de France. C’est l’étude la plus complète sur le diagnostic et la plus ambitieuse sur les pistes à creuser pour y apporter des réponses que j’ai pu lire : Que nous est-il arrivé ? De la sidération à l’action devant les abus sexuels dans l’Église, NRT 140/1 (2018) p. 34-54

Jérôme Bonaldo, séminariste de l’archidiocèse d’Auch

avril 2019